Loïc Ponceau

lès modernos - romances pour faire tomber l’empire (2026, Éditions Gravats)

Je suis un chansonnier peinant à faire récit ; de ma voix ou avec des samples, j’élude, je me perd, j’oublie. Les paroles de mes odes sont des traces, des débris sémantiques que je bafouille – difficile d’articuler quand la genèse est trouble, violée. Aucune abolition n’est installée, définitive. Des siècles de mensonges abrutissants et des milliards de tonnes de marchandises me recouvrent.

Je cherche mon ascendance et me perd sans cesse. Le rap est un mystère délicieux qui je mime instinctivement, qui me réjouis hautement et me compose, mais que je ne comprend pas vraiment. Ce n’est pas ma « culture ». Même si je reste pour elles un étrange bâtard, avec les musiques caribéennes (le dub, la jungle évidemment, le zouk aussi, mais surtout le lovers rock) c’est plus viscéral : ce corpus parle par-delà mon « moi », avec évidence et chaleur. Voici le legs de ma chère mère.

J’aime ce qui est trop facile mais aussi impénétrable, les tentatives et les confirmations ; danser, être ivre de son, comme mes pairs me l’ont enseigné. J’aime tout cela et donc surtout la chanson, cette forme dévoyée par les marchands, ce monument que nous nous érigeons à la libération qui vient, aussi certaine qu’illusoire.

Je dis chanson et pense romance car toute chanson digne de ce nom est romantique, qu’importe le sens que l’on donne à ce terme. Même le réalisme le plus dur est romantique. Le sujet et l’objet varient mais le fond est toujours : un courroux incontrôlé, méchant, rieur, vrai, qui dissout les apparences et la structure.

Pour nous avertir ma sœur et moi qu’il était l’heure de se coucher, mon père avait une expression : « ce soir, c’est combat de nègres dans un tunnel ! ». J’ai saisi la violence de cette adresse il y a peu de temps ; que ces nègres interchangeables, c’était moi aussi. Son père lui avait passer cette expression, lancée quand mon oncle et lui tentaient la resquille télévisuelle, le soir.

J’ai appris par ma mère, il y a peu de temps aussi, que cela l’avait profondément marqué et choqué.

Malgré son amour, il m’a donc transmis ce traumatisme jamais surmonté et dont il ne savait que faire, sans jamais l’expliquer, noyé en lui-même, dans l’hilarité désespérée qui caractérise cet homme portant une plaie primordiale et béante.

Voici la première des chansons apprise, ici-bas : tout être est un objet potentiel.

Mon père m’a transmis bien des choses, dont un amour du mot comme idéal permettant de trancher et de poursuivre, tête baissée. Il faut raconter des histoires, les perpétuer pour fonder des mythes. Et donc chanter des romances. Cette forme parle à l’être aimé à tout ce qui vit, ce qui palpite. Elle ne peut s’égarer.

Il faut toujours se demander : qui chante?, pourquoi?, car toute cantate est volonté de mort et de splendeur, désir d’au-delà, ravissement ; c’est un venin distillé qui peut libérer ou asservir l’écoutant·e. Elle est un contentement, une manière d’apaiser les masses aussi.

La romance est révolutionnaire par essence. Elle transforme qui sait écouter, fait émerger le sentiment amoureux et l’amplifie jusqu’à la rendre véritablement dangereux par son ampleur et sa radicalité. Même quand les mots y sont rares, elle dit ; elle peut persister des siècles ou s’effacer en un instant, mais est toujours agissante.

Que l’on s’entende : nul vers ne pourra jamais contrer un missile ou un huissier, égaler une arme automatique ou un compte en banque bien rempli. Que peut une chanson face à une famine, une matraque, une caméra ? Je n’en sais rien ; je suis par contre sur qu’elle peut peut occasionner des révélations, changer des vies, donner de l’espoir. Malheureusement on ne mange pas une chanson, on ne s’en couvre pas.

Pourtant ce sont des chansons d’amour qui ont donné un sens à ma révolte, m’ont fait prendre conscience des proportions de ma honte, de ma rage et de mon désespoir, engagé dans un combat solitaire comme seul un nègre blanc peut en livrer. C’est par elles que mon amour est devenu réel ; elles m’ont fait sortir de moi-même pour comprendre ce que l’altérité pouvait signifier, derrière la douleur. Elle ont sûrement aussi un peu contribué à fait advenir ma fille.

Les items présentés ici sont rarement des chansons au sens conventionnel du terme ; souvent, ils tiennent plutôt du fragment, du collage, de la sculpture langagière presque. Tous ensemble cependant, ils constituent bel et bien une romance d’un nouveau genre, aurale, un babillage où le lover’s rock devient une réduction libertaire aux aspirations démesurées.

Il n’y a pas d’endroit sauf, nous sommes toustes esclaves : voilà un axiome solide pour qui veut faire tomber l’empire perpétuel et interrompre le spectacle permanent.